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 Le Printemps arabe et la Realpolitik

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مُساهمةموضوع: Le Printemps arabe et la Realpolitik   24.10.11 5:05

Le Printemps arabe et la Realpolitik


Dans quelques mois ou quelques années, les espérances se seront peut-être brisées sur le mur de la réalité et de la Realpolitik. Tant de révolutions ont mal tourné qu’on se prend à oublier celles qui n’ont pas si mal réussi : la Révolution américaine, la Révolution française, la chute du communisme à l’est de l’Europe. Et aujourd’hui, qu’en est-il du printemps arabe ?

Même si, selon le scénario le plus pessimiste, nous aurons dans un futur plus ou moins proche relégué au placard l’enthousiasme naïf de ces premiers mois, quelque chose restera qui ne disparaîtra pas. Le respect de soi des Arabes aura subi une mutation décisive : on avait d’eux l’image désastreuse d’une population passive face au despotisme, ou prompte à s’enflammer pour le radicalisme islamiste. Des individus subissant, sans se révolter, l’oppression et la mise en coupe réglée de leurs pays par des oligarchies régnantes devenues de droit divin. Ou des barbus hurlant à la mosquée et dans les rues leur haine de l’Occident, d’Israël, des chrétiens et bien sûr des Juifs.

Cette représentation était même devenue tellement dominante que les théoriciens des relations internationales l’avaient intégrée à leur vision du monde : soit ils étaient réalistes et conseillaient aux dirigeants démocrates de traiter avec les tyrans pour peu que ces derniers se montrent « amicaux » avec l’Occident, soit ils voulaient imposer la démocratie de l’extérieur, comme ont tenté de le faire les néoconservateurs en Irak. Dans les deux cas, les peuples arabes étaient considérés comme incapables de conquérir la démocratie par eux-mêmes : on les vouait éternellement aux dictateurs « amis », ou on se résolvait à les libérer du dehors, de façon éminemment paternaliste.

Et puis tout a changé, du moins pour un temps. Le jeune Tunisien qui s’est immolé par le feu a enclenché le mouvement menant à la chute de Ben Ali. Il a pris la violence sur lui-même, par désespoir, pour témoigner, ou pour toute autre raison. C’était l’inverse absolu d’Al-Qaïda, qui exerce sans le moindre scrupule la violence sur des victimes innocentes. A Tunis et un peu plus tard au Caire, place Tarhir, les mots d’ordre étaient démocratiques : plus qu’une revendication sociale, ils incarnaient une exigence de dignité politique. Au lieu de continuer à se faire gruger par les dictateurs, les manifestants cessaient de s’en prendre rituellement à Israël et à l’Amérique pour dénoncer leurs véritables oppresseurs. Ils comprenaient sans doute que la clé de leur émancipation n’était pas entre les mains des Israéliens, mais entre celles de leurs dirigeants, et qu’il fallait la leur arracher.

C’est le discours ambiant du relativisme culturel qui a pris un terrible coup de vieux : ces manifestants, si courageux, ne réclamaient pas le respect de leur « identité » culturelle ou religieuse. Ils demandaient ce que nous avons demandé et obtenu nous-mêmes : un pouvoir contrôlé, responsable, démocratique, et le respect des grandes libertés.

Certes, le réaliste me rétorquera que les revendications des pauvres gens sont d’abord économiques et qu’ils s’accommoderaient bien d’un despote éclairé et efficace, pourvoyeur d’emplois et de prospérité. Mais ceux qui ont renversé les tyrans l’ont aussi fait pour des raisons politiques et morales - et le despotisme ne reste jamais longtemps « éclairé ». On ajoutera que les islamistes se tiennent en embuscade et qu’ils peuvent très bien rafler la mise. Et bien sûr, on insistera sur le fait que les Occidentaux, dans leur aide si tardive aux révolutions arabes, ne défendent que leurs intérêts propres, y compris en Libye. Et finalement, tout cela étant mauvais pour Israël tel qu’il existe aujourd’hui (mais bon pour l’Israël que nous aimons), on conclura que les despotes amis étaient plus fiables que les démocraties en devenir, lesquelles possèdent le grand défaut de permettre des élections aux résultats imprévisibles par le pouvoir en place.

Oui, de telles objections possèdent toutes une part de vérité. Mais elles n’effaceront pas cette autre dimension du printemps arabe : celle de l’universalité des droits de l’homme et de la revendication démocratique. Peut-être les jeunes Arabes des banlieues occidentales lutteront-ils désormais contre le racisme et la xénophobie en se réclamant de nos propres valeurs humanistes afin que nous les respections nous-mêmes. Peut-être leurs pénibles systèmes de références ethnico-religieux laisseront-ils peu à peu la place à un discours démocratique. Il serait catastrophique que nous n’entendions pas cette voix-là, et que nous nous en tenions paresseusement à la position si confortable du réaliste à tout crin, qui n’a pas besoin de penser parce qu’il a d’avance tout prévu : en matière d’espérance et d’émancipation, le pire est toujours sûr. Quelle défaite de la pensée !
Vendredi 8 avril 2011
Guy Haarscher

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